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Villiers de l'Isle-Adam, un 25 octobre...


Dans le premier billet émis sur ce blogue, voilà deux ans, nous présentions une lettre de Villiers de l’Isle-Adam, et contions la fâcheuse et désespérante, quoique hilarante, aventure à laquelle  la missive en question faisait référence. Dans cette autre lettre, ci-dessous, datée d’il y a exactement 127 ans, jour pour jour, Villiers exhorte son ami Huysmans à venir partager, en compagnie de Léon Bloy, dernier des trois malheureux « Hypocondres », un repas de fête imaginaire. Villiers et Bloy sont alors dans une panade complète. Huysmans, seul, rentre quelque argent régulier. Le menu délirant que Villiers propose à son invité a de quoi ouvrir l’appétit. Le plus beau déjeuner du monde, en quelque sorte…

Les orthographe, syntaxe, grammaire et dispositions aberrantes diverses de Villiers ont été évidemment respectées, avec un plaisir intense. Les furtives notes intempestives explicatives sont de nous-mêmes ou de Daniel Habrekorn, éditeur, chez Thot, des Lettres, correspondance à trois (1980).




Ce 25bre 86

Venez, mon cher ami ; ce sera le déjeuner des trois Hypocondres. – Si nous rédigions d’avance, le menu de la conversation ?… Pourquoi, puisque tout est régulier de nos jours, ne pas mettre en regard de la carte des choses à manger celle des propos à tenir ? De cette sorte on aurait d’avance la couleur morale d’un repas.

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Essayons : – Potage queues-de-mots (Words-tails) – Entrées – Poissons et Venaisons. – 
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Wolf au vent, Scholl normande, bien claDelpicée (1) – Racot fumé. Abattages d’oies lyriques, aux Livets. Salade de museaux de muffles. Weiss de nonnes, – etc.

ASSEZ !
– Rôts –

1°) Pères de l’Église en daube, sauce exégèse, par le professeur de scatologie comparée, Jérémie Bloy, dit l’extatique Tombeur de-muffes ; – enfin je ne peux pas écrire le mot Tombeur de cons qui est le mot juste.
2°) Gamines à la petite liqueur, sauce sarcanthus (2), préparées par le professeur Huysmans l’Admirable, docteur ès-Tristesses, dilettante du découragement, en partie double, Virtuose de la désolation-névrosée, maî­tre-écrivain des côtés radieux de ces inutiles et doulou­reux phénomènes éternels, grand poète prochain du château de l’Ours (3).

Troisième service

Anas, ressassés et recuits dans leurs jus, sauce aux conserves de 1840, par l’éminent professeur Villiers, docteur ès frivolités littéraires, journaliste sans porte­feuille, grand déverseur de malices cousues de fil noir.

Légumes et dessert

1°) Fatras philosophique, à la Pascal, sauce Swift, par le même (4).
2°) Symboles confits au vinaigre, sauce verte ; Visées hyper-sublimes sautées sur le gril, frisant le schisme et sentant le fagot, – suivis d’un coulis de Sombres­-Aperçus, (sorbet) par Marchenoir (5)l’Illuminé.
3°) Pralines incrustées de pierreries, petits maque­reaux d’or, perles géminées à la gelée de Nidulariums, fromages d’Assyrie par les trois professeurs réunis.
Ca... (d’autoda)fé, par Léon Bloy, torréfié, et Eau de vie de St Marc ; (Girardin).
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Je suis à peine convalescent, et c’est avec un doux sourire, en remuant la tête de haut en bas, que j’écris tout cela tranquillement et avec le plus grand plaisir.

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Je reprends ma lettre : il est tard et j’y vois mal. Mon cher ami, n’omettez pas, je vous en prie, de m’apporter soit l’Homme de Hello, soit Rusbrock, puisque je ne puis me les procurer ni dans un seul cabinet de lecture, ni chez les éditeurs les plus illustres. – (chose naturelle, d’ailleurs.)
Notre déjeuner serait ainsi conçu : 3 litres d’excel­lente bierre de Müller, prise le matin, par mes soins. (A moins que mon quartaud de vin pur, vrai médoc du médoc, ne soit arrivé.) N’y comptons pas trop. – Une demi-langouste, avec bonne sauce, et un beau poulet, bien rôti, sauce moirée. – Café Corcelet, chester authentique.
Poires de Mouillebouche et bonne fine champagne.
Je pense que Mallarmé viendra nous serrer la main, car il déjeune si peu, le pauvre cher, que je n’ose guère l’inviter. Je vais lui en écrire tout de même.
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J’ai été bien, bien malade. Le Docteur Albert Robin m’a fait manger et boire – devinez ! Je copie son ordonnance que je vous montrerai samedi.
l°) Poudre d’yeux d’écrevisses (! ! !)
2°) Chlorhydrate de morphine.
3°)Teinture de fève de St Ignace.
Cela m’a guéri en trois jours. Notre pauvre Catulle (6), qui, déjà, me pleurait, va être

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Venez : Je vous dirai mon nouveau poème en un vers, intitulé Résumé de l’Histoire du Moyen-âge. - Au fait, le voici :
« Pour un oui, pour un non, les peuples écoppaient »
méditez-le.

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Est-ce que vous avez reçu quelque donnée sur la mélinite, le nouvel explosif, au ministère (7) ? ... J’espère que vous l’apporterez, alors. 
Je vous serre bien la main, ainsi qu’à Bloy.
Villiers de l’Isle Adam




(1) Jeu de mot laid construit sur les noms de Léon Cladel et Albert Delpit.
(2) Allusion à un parfum extrait de l’orchidée du même nom, utilisé pour des Esseintes dans A Rebours ; étymologiquement : « fleur de chair ».
(3) Allusion au château de Lourps (voir En rade, de Huysmans).
(4) Cf. A Rebours, p. 258.
(5) Célèbre personnage de Léon Bloy, et Léon Bloy lui-même.
(6) Catulle Mendès.
(7) Villiers prépare alors son récit L’Etna chez soi, sur une conspiration anarchiste visant à rayer Paris de la carte. Il demande des renseignements à Huysmans, scribouillard au Ministère de l’Intérieur.

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